HISTOIRE DU

SYNDICAT AUTONOME TRACTION
 

1946 : Les rapports entre une partie des conducteurs et le Syndicat Général étant très tendus, de nombreux conducteurs décident alors de créer une section qui serait indépendante du Syndicat Général tout en restant liée à la CGT.  Pour faire connaître ce projet une délégation a été élue par : 880 conducteurs pour et 8 votes contre. Elle est composée d'Edgar Violet, Emile Clément, Baudry et Clara.

Elle obtient une audience auprès de l'Union des syndicats de la Région parisienne. Le secrétaire de l'Union propose une entrevue avec la direction du Syndicat Général, le 24 décembre 1946, pour envisager la création de cette section Traction. Le Syndicat Général réuni les conducteurs dans la grande salle de la Bourse du Travail. Cette rencontre n'offre pas d'issue au conflit.La demande des conducteurs essuie un refus. La résolution de la Commission Exécutive de la Fédération Nationale des Moyens de Transport qui est votée à l'unanimité le 26 décembre 1946 donne le ton :
                  «
Après examen de la perspective de création envisagée par certains conducteurs du Métro d'un syndicat spécial de cette catégorie adhérent à la Fédération ou d'un syndicat autonome. La Commission ne veut pas de séparation au sein de la CGT. L'unité est le mot d'ordre pas de dispersion. Sur la question de la démocratie, la Commission n'a aucune autorité pour imposer l'un ou l'autre mode de désignation ou d'élection des délégués ou dirigeants syndicaux. Mais elle recommande la démocratie la plus large. Pour la commission ce désir de se séparer de la CGT est un complot d’hommes liés aux trusts

Après le refus de la Fédération des Transports, une partie des conducteurs est décidée à faire scission en fondant le Syndicat Autonome Traction. Le SAT est le premier à faire scission, une deuxième organisation le Syndicat Général Autonome, composée de socialistes, a rompu avec le Syndicat Général, le 28 janvier 1947. A l'aide de cet extrait, on peut constater que la principale raison invoquée est la mainmise communiste sur la direction du Syndicat Général. Les minoritaires ne pouvaient plus accéder aux postes de responsabilité. Par conséquent, le mécontentement des conducteurs n'est pas la seule cause pour expliciter ce divorce. II faut y ajouter la raison politique. Un conducteur auteur d'un article dans Traction résume bien les raisons de la scission :

    « Nous étions, il y a un an, tous à la CGT, ne l'oublie pas que diable et c'est justement par le sectarisme politique de certains de nos dirigeants d'alors, qui n'ont pas su nous comprendre, et qui, il faut le dire, n'avaient en fait pas beaucoup de doigté syndical, et nous mésestimaient nous les pousseurs de manette, nous tournaient en dérision et ont été, en fait, les responsables de la scission. [...] Pour les adhérents du SAT, la scission est due à la politisation de la CGT. Le sectarisme de la CGT, est dû au dogme cégétiste, l'union des travailleurs dans «un seul syndicat», les représentants du futur ne voulaient pas quitter la CGT, ils voulaient constituer un syndicat qui reste intégré à la CGT, refus du Syndicat général et refus de la Fédération des Transports. Pour défendre leurs intérêts, ils ne leur restaient comme dernier recours que de créer un syndicat autonome de la CGT. »

Durant la période entre le refus catégorique de la Fédération nationale des moyens de transport et le dépôt des statuts du SAT le 27 janvier 1947, les conducteurs dissidents se sont interrogés sur la conduite à tenir pour faire aboutir leurs revendications, soit renoncer à leurs prétentions, soit créer une nouvelle organisation indépendante. Le désir de se séparer de la CGT n'est pas nouveau. En 1939, une partie des conducteurs a voulu se séparer de la CGT. Néanmoins, ils ne sont pas allés jusqu'au bout de leur « logique ».            
              Par ailleurs, l'idée d'une autonomie de la conduite n'est pas une nouveauté car il existait le syndicat professionnel des conducteurs mécaniciens au début des années trente.
Il existe une similitude entre le syndicat professionnel des conducteurs mécaniciens et le SAT. Le premier contestait le statut de 1931 qui assimilait les conducteurs aux paveurs et aux bûcherons de la Ville de Paris. Le deuxième refuse la parité des salaires issus du reclassement de 1943. Dans les deux cas la contestation du statut qu'on leur a attribué. En ce qui concerne leur visée, les deux syndicats se distinguent.  Le syndicat professionnel des conducteurs mécaniciens enrôle exclusivement des conducteurs de Métro.

Quant au SAT, il a des vues plus larges en s'intéressant à l'ensemble du Service Traction. La filière Traction est constituée de conducteurs de Métro, de chefs de secteur Traction (agents de maîtrise) et d'inspecteurs Traction (cadres). A ses débuts, le SAT se compose en grande partie de conducteurs, les chefs de secteur sont peu nombreux et les inspecteurs sont absents. Certains agents de maîtrise s'expriment dans Traction. Ils souhaitent eux aussi se distinguer des autres catégories :
         « La catégorie "Traction" veut se distancier par rapport aux autres catégories. D'autre part, nous sommes amenés à constater, depuis nombreuses années, que la «Maîtrise Traction» a marqué le pas sur le plan revendicatif, puisque sous différentes formes elle a été rejointe par les autres catégories. Sans espoir de voir cet état de chose pris en considération au sein du "Syndicat unifié de la catégorie A", nous pensons qu'il est inutile en de telles conditions de continuer dans cet organisme et que notre séparation avec les différentes catégories composant ce syndicat, s'impose à nous, afin que nos revendications particulières ne se trouvent plus étouffées. »

Le contexte étant lié à la guerre froide, il est sûrement plus profitable pour un agent de l'encadrement d'adhérer au SAT plutôt qu'à la CGT. En outre, il est à signaler qu'aucun dirigeant du syndicat professionnel des conducteurs mécaniciens n’est au SAT. On en retrouve certains au Syndicat Général.


Le SAT s'est rattaché en novembre 1948 à la Fédération nationale des syndicats autonomes (FNSA) et a adhéré ensuite à la Fédération autonome des transports (FAT) en 1951.
Au cours de l'année 1948, le SAT s'interroge sur son avenir. La CGT FO se propose de créer une Section Traction pour les conducteurs. Pour ces conducteurs, la création du SAT était basée sur la revendication de l'égalité des salaires avec les agents conduite SNCF. Cet objectif étant atteint, le SAT n'a plus aucune raison d'être : « A situation changée doit correspondre tactique nouvelle et, en définitive, transformation de notre forme d'organisation. »


 Lors d'une réunion de conducteurs, le 31 mars 1949, un certain nombre conducteurs font pression afin que le SAT soit intégré à l'intérieur d'une centrale de leur choix.

Une réunion extraordinaire a lieu en octobre 1949 pour déterminer l'orientation syndicale du SAT.
A la suite de cette réunion, le SAT demande à ses adhérents de s'exprimer sur l'avenir du syndicat. Sur 1 302 inscrits, il y a 1 108 votants, 1 078 votent pour que le SAT ne modifie pas sa ligne de conduite, 28 pour l'adhésion à une Confédération, il y a 8 nuls et 194 abstentions.
Emile CLEMENT : 1er Secrétaire Général du SAT
 

                   Il adhère à la CGT en mars 1945. En octobre 1945, Il est nommé délégué du personnel à la Porte de Charenton. Ensuite, il devient membre de la Commission technique de la Traction. Puis une sombre histoire surgit, la Commission Exécutive qui se réunit le 15 novembre 1946 met en place une commission d'enquête qui est chargée de faire des investigations sur le comportement d'Emile Clément, accusé d'avoir «brisé la grève générale du 30 novembre 1938».
Pourquoi ce fait réapparaît-il à cette date ? Etait-il véridique ? Est-ce que la direction de la CGT voulait l'écarter ?
 

                  Le 29 novembre 1946, les dirigeants du Syndicat Général démettent Emile Clément de ses responsabilités syndicales pour une durée de cinq ans à compter de son adhésion au Syndicat Général. Il quitte la CGT en démissionnant le 14 décembre 1946. A la naissance du SAT, Emile Clément en devient le secrétaire. On peut penser que sa mise à l'écart de la CGT et sa réputation d'anticommuniste l'ont servi. Les sympathisants du SAT ont peut-être désiré un homme qui représente la rupture avec la CGT. D'ailleurs, ce désir de se différencier, on le retrouve dans le choix du nom « Syndicat Autonome Traction» les fondateurs du SAT nous montre ainsi leur aspiration à se dissocier à la fois des confédérations mais aussi des autres métiers de l'Exécution. Considérant que leur métier ne peut être comparé avec d'autres emplois de l'entreprise et notamment ceux du Service Mouvement. Les conducteurs se sont identifiés aux mécaniciens SNCF, sans en avoir le salaire.

Le SAT a basé sa lutte sur l'égalité des salaires entre le conducteur de Métro et celui de la SNCF.«Pour le SAT, le conducteur de métro, notamment celui de la ligne de Sceaux se trouve être à l'image exacte du conducteur de banlieue SNCF de la Région Parisienne. Le conducteur du Métro souterrain, dans des conditions de travail plus pénibles, ne doit pas pouvoir être classé en dessous d'un conducteur de la ligne de Sceaux ». Après avoir établit l'analogie des postes de travail entre un conducteur de métro et un mécanicien SNCF. Les conducteurs espèrent bien obtenir un salaire égal ce qui remet en cause la règle de la parité avec les autres emplois de l'Exécution. Le SAT a dû mal à se faire accepter par les autres organisations syndicales. De plus, au mois de février 1947, le Syndicat Général a protesté auprès du Directeur de la main d'œuvre aux Travaux Publics «pour faire respecter la loi» sur la représentativité syndicale soit appliquée au SAT.
                  Normalement en ayant déposé ses statuts, le SAT est reconnu. Cependant il ne peut présenter de candidats qu'au deuxième tour des élections et ses revendications ne peuvent être soumises qu'au Directeur général. Pour participer aux élections le SAT doit appeler à l'abstention au premier tour.

Toutefois, la Direction Générale est réticente à reconnaître le SAT.

          
 
Devant le blocage de la situation, le SAT décide d'agir en toute illégalité en invitant les conducteurs à débrayer le 25 juin 1947. Face à l'ampleur du mouvement, une délégation du SAT obtient une entrevue avec le Ministre des Travaux Publics et des Transports. Lors de cette rencontre, Jules Moch lui assure que la loi du 16 avril 1946 sera appliquée dans le Métro. Elle concerne les Délégués ouvriers, ceux-ci étant élus à bulletin secret et par catégorie.Mais le SAT veut être considéré comme représentatif de la catégorie des conducteurs de métro et le reclassement de 1943 ne lui permet pas de devenir représentatif. Selon ce reclassement, les conducteurs se trouvent dans la catégorie B. Cette catégorie correspond à tous les métiers d'Exécution de l'Exploitation. Elle englobe les surveillants de quai, les chefs surveillants, les receveurs, les chefs de train et les conducteurs. En prenant en compte cette classification, le SAT n'a aucune chance d'obtenir le pourcentage de 33% stipulé par la loi.

 C'est pour cette raison que le SAT demande au ministre que soient pris en compte les statuts de 1931 où la classification est la suivante :
Catégorie B : agents des stations.
Catégorie C : agents des trains.
Catégorie D : agents de la Traction, les conducteurs.

En prenant en compte cette classification, le SAT deviendrait un syndicat représentatif.
N'ayant pas obtenu satisfaction, le SAT persiste et appelle les conducteurs à cesser le travail à partir du 11 octobre 1947.
 Dans les revendications du SAT, nous retrouvons :
 - la reconnaissance du syndicat.
 - le retour au régime des catégories prévu au statut de 1931, ce qui permettrait enfin d'élire les délégués par les agents de la catégorie à laquelle ils appartenaient et diverses revendications concernant le personnel du CMP.

Dans une interview à l'Aurore Emile Clément explique les raisons de ce débrayage :
                  «Notre mouvement, je le répète est strictement apolitique et entièrement d'ordre professionnel. Nous avons présenté nos justes revendications, il y a six mois. Le
25 juin, nous avions déjà envisagé le recours à la grève pour les faire aboutir. Nous avons alors reçu des assurances formelles de Jules Moch, ministre des Transports. Mais aucune des promesses qui nous ont été faites n'a été tenue. Puisqu'à plusieurs reprises, il a été démontré qu'il fallait avoir recours à des moyens extrêmes pour faire prendre en considération ses revendications. Il ne nous restait que la ressource de la grève. »
Dans la matinée du samedi 11 octobre, le SGA et le Syndicat chrétien se joignent au SAT et exhortent leurs adhérents à cesser le travail Le Syndicat Général tente de discréditer ce mouvement. Certains militants de la CGT, étant en repos ou en congé, essaient de limiter l'importance du mouvement en venant travailler.

De plus, la Direction incitent certains chefs de secteur à conduire des trains. Malgré ces efforts pour limiter le mouvement social, le trafic du Métropolitain reste fortement perturbé. Cela nous montre que la majeure partie des conducteurs fait confiance aux dirigeants du SAT et qu'il pense que le syndicat va vraisemblablement être reconnu. Puis le Syndicat Général fait alors volte-face. Après avoir dénigré cette grève, il décide de récupérer le mouvement en poussant ses adhérents à cesser le travail C'est le soir du 13 octobre, lors d'une assemblée composée d'une centaine d'adhérents de la CGT réunit à la rue de la Grange aux Belles que le mot d'ordre de grève est lancé. Le 14 octobre, le trafic du métro et des autobus est paralysé. C'est après l'accord du 16 octobre avec le Ministère des Travaux publics et des Transports que le SAT, le SAG et la CFTC décident la reprise du travail. Seule la CGT reconduit le mot d'ordre de grève.
En résumé, nous pouvons dire que c'est une grève constituée de deux phases. Une grève pour une reconnaissance et d'autre part une grève à but électoral. La première menée par le SAT et la deuxième dominée par la CGT. Les syndicalistes de tout bords signalent l'importance des revendications matérielles mais derrière ces revendications. Il y a une lutte d'influence entre deux syndicats, l'un naissant et l'autre établi.

Selon le protocole conclu le 16 octobre, le SAT obtient ce qu'il désirait :
             «Les délégués du personnel seront désignés par élection, conformément aux dispositions légales, pour chacune des catégories prévues par le statut de
1931. En attendant les élections mentionnées, les délégués des syndicats sus­ désignés jouiront auprès des bureaux d'horaires des prérogatives accordées aux organisations syndicales représentatives. »
Etant donné que les conducteurs votent SAT à plus de 60%, les deux délégués qui sont prévus pour la catégorie dans les commissions officielles reviennent de fait au SAT. La CGT ne représentent plus les conducteurs. Mais, les conducteurs cégétistes restent une minorité agissante au sein de la catégorie.
 Le SAT est donc représentatif uniquement dans la catégorie des conducteurs de Métro.  Il faudra attendre le 11 septembre 1950 pour que celui-ci soit représentatif dans l’entreprise.

 En définitive, le SAT est né à cause de l'intransigeance des dirigeants de la CGT et notamment ceux de la Fédération des Transports qui n'ont pas voulu qu'une section Traction soit créée au sein de la CGT. Les responsables du SAT ont bien sûr pu trouver dans le Ministre des Transport de l’époque, un interlocuteur. Mais cela n'a pas été suffisant, le SAT n'a pu être reconnu que grâce à la grève d'octobre 1947.

Le SAT tient à remercier M. JAUMET dont le patient travail sur le syndicalisme à la RATP en général et sur la naissance du Syndicat Autonome Traction en particulier ont fortement inspiré ces quelques pages.

Toutes remarques sur ce qui vient d’être exposé seront les bienvenues, pour peu qu’elles viennent préciser la réalité historique.

Le SAT dédie cette rubrique historique aux « ganaches » qui ont eu le courage de prendre leur destin en main et de nous léguer cet outil au service des agents de la RATP.